ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE ANARCHISTE

Réflexions pour l’organisation révolutionnaire

Ce texte a originellement été publié en marge de l’assemblée publique du 4 décembre 2022 à titre de texte de réflexion dans le processus ayant mené à la fondation de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Ce processus s’est étalé sur près d’un an et demi et a rassemblée plusieurs dizaines de militant-es autour de comités de réflexion et d’assemblées publiques.

J’aimerais tout d’abord souligner que le travail que nous avons entamé et dans lequel on semble s’engager est d’une grande importance pour augmenter la puissance révolutionnaire au soi-disant Québec. Il me semble en ce sens important de garder à l’esprit la vision de l’« organisation comme processus structurant plutôt que comme forme établie » (Correspondances Allemandes). Les bases organisationnelles que nous posons doivent donc se comprendre comme un moment dans le mouvement plus long d’organisation des forces révolutionnaires au soi-disant Québec. Ainsi, j’ai confiance que les décisions qui émergeront, même si elles ne vont pas ultimement dans le sens que je souhaite, sont celles qui sont nécessaires à ce stade-ci du processus qui s’entame à Tiohti:áke. Ceci étant dit, je pense qu’il est tout de même nécessaire que les différentes voix des camarades soient entendues dans la délibération, et ce de façon respectueuse (bon, ça dépend c’est quoi qui est dit et comment c’est sûr, mais vous voyez ce que je veux dire). En ce sens, j’inviterais les camarades qui sentent que leurs positions sont minoritaires à tout de même les nommer. En plus de pousser à ce que les positions majoritaires soient défendues et argumentées (ce qui n’est évidemment pas nuisible pour une organisation publique), l’articulation de positions minoritaires permet de renforcer la légitimité intra-organisationnelle des positions ultérieurement adoptées (pouvant prendre la forme de synthèse ou non), le tout en consolidant l’esprit de respect et de franchise camarades que l’on se doit.

Je voudrais maintenant adresser la question de la place que l’anarchisme en tant que notion explicite devrait prendre au sein de l’organisation. Nous avons décidé à la dernière rencontre large que la potentielle organisation sera anarchiste. Cependant, nous avons également décidé d’autres orientations politiques, soit que l’organisation œuvrera à l’abolition de l’État, à la destruction du capitalisme, de l’impérialisme, du racisme, du colonialisme, du cishétéropatriarcat et du capacitisme, ainsi qu’au respect des écosystèmes. Alors, malgré le fait que le comité de suivi ait nommé la deuxième rencontre « Vers la création d’une organisation anarchiste », techniquement, à ce stade-ci, il n’y a pas, d’après ma compréhension, de priorisation du principe anarchiste par rapport aux autres. Je pense que référer explicitement à l’anarchisme doit se faire lorsqu’on décrit les principes de l’organisation (par exemple, dans une section à cet effet dans le site web, lorsqu’on se présente à d’autres organisations pour faire des coalitions, etc.). Néanmoins, je suggère que l’anarchisme ne soit pas l’identité explicite principale de l’organisation, particulièrement dans le titre de celle-ci. Je pense que cela est important pour sortir d’une dynamique de scène et de repli et pour grandir en nombre. Ce qui devrait nous intéresser davantage que l’étiquette ce sont les positions derrière celle-ci, notamment le refus et l’opposition frontale envers l’État et envers toute forme de domination, exploitation et oppression et la défense de l’autonomie et l’autogestion. Vous comme moi savons également que l’histoire de l’anarchisme ou des anarchistes n’est pas exempte d’oppressions (à la fois de façon très explicite [pensons à Proudhon ou à d’autres soi-disant anarchistes mainstream actuels], mais aussi de façon plus subtile). D’où la nécessité de nommer les systèmes d’exploitation et d’oppression auxquels on s’oppose (comme on l’a fait). Il sera donc toujours important de continuer à les nommer et de grâce pas à travers la formule « liste d’épicerie » qui jette du discrédit sur l’importance de ces axes de lutte (bien que je comprends que ce ne soit pas l’intention de personnes ayant prononcé cette expression).

Se pose donc la question de la structure organisationnelle qui serait la plus à même de refléter nos positions politiques et servir nos objectifs efficacement.

Tout d’abord, je pense qu’il serait bénéfique d’avoir des assemblées (trimestrielles pourquoi pas) où ce sont des personnes à titre individuel qui participent à la prise de décision. Autrement dit, je ne pense pas qu’on devrait créer une fédération où les membres sont des groupes (existants ou à venir). Voir les textes « Un groupe anarchiste à Montréal » et « Un groupe anarchiste autonome à Montréal » qui expliquent pourquoi cela ne serait pas une bonne idée — du moins dans le contexte actuel. Ceci n’implique pas que les groupes déjà existants n’auront pas de place ou de voix dans l’organisation. Au contraire, il est important pour l’organisation « to operate in a way that is actively supporting the work of existing organizations, such as SAB, MAF and CLAC » (Towards an open, public organization). Que la prise de décision se fasse à titre individuel n’exclut pas que les groupes puissent soumettre des textes de réflexion/propositions (par exemple, avant la tenue d’une assemblée). Ou encore qu’il y ait des comités de l’organisation qui décident de fonctionner d’une façon où les membres dudit comité représentent des groupes en particulier (par exemple, un comité « coordination entre les différents groupes »). Bref, je pense que l’assemblée est une instance nécessaire pour qu’on réfléchisse des lignes stratégiques à adopter, pour nommer des besoins qui ne sont pas répondus et pour la redevabilité des comités.

Bien que je pense que la réflexion et production théoriques soient des importantes composantes de la lutte (et en ce sens j’approuve fortement l’idée d’un comité spécifique à cet effet), je ne pense pas que l’assemblée devrait passer beaucoup de temps à définir des positions théoriques (du moins pas dans les premières années de son existence). Il est davantage convenable d’arriver à des accords stratégiques étant donné les divergences théoriques entre nous.

Concernant les comités, je pense qu’ils devraient jouir d’une certaine autonomie. Je ne pense pas a priori qu’il faille adopter tous les membres du comité dans l’assemblée. Aussi, je n’ai pas encore d’idées fixes sur le nombre de comités et les thèmes de ceux-ci et je pense qu’il faudra garder une certaine flexibilité par rapport à cela.

Finalement, l’idée de deux fronts proposés dans le texte « Un groupe anarchiste à Montréal » m’a suscité quelques réserves, inquiétudes et réflexions que je me permets d’adresser ici. Je comprends que le « public cible » de deux fronts proposés n’est pas le même et nos actions doivent s’ajuster en conséquence. Lors de la dernière rencontre, le groupe Alliance avait d’ailleurs souligné qu’il y avait des différences dans le type d’alliance à construire avec des acteurs comme les syndicats, groupes communautaires, associations étudiantes d’une part, et avec des groupes et communautés avec qui on est davantage dans une posture de solidarité comme les personnes racisées et noires et les communautés autochtones, les ouvri.ère.s ou encore les personnes détenues. (Bien sûr, certain.e.s de nous appartiennent ou ont appartenu à ces classes, mais l’organisation en soi est pas ouvrière racisée mettons.) Par contre, lors de la discussion, il a été amené que finalement, les différences ne sont peut-être pas si grandes et que d’autres facteurs vont influencer également le type d’alliance à construire. Les nuances et complexités de ces réalités ont amené le groupe à articuler la proposition suivante : « Une organisation devrait être capable de construire différents types d’alliances que ce soit au niveau de la temporalité (long terme, dans le cadre d’un mouvement ou de façon sporadique), au niveau de l’espace (soit localement ou à distance [ROC ou à l’international]) ainsi qu’au niveau des acteurs et milieux impliqués (communautés autochtones, communautés noires et racisées, milieux syndical, communautaire et étudiant, etc.) ; le type d’alliance pouvant être notamment influencé par le niveau d’affinité politique avec le groupe en question ».

Je pense que cette proposition intérimaire reflète que nos liens avec d’autres milieux, d’autres communautés et d’autres luttes sont complexes et doivent encore être étudiés et ne peuvent pas se réduire à un seul facteur. Ainsi, je pense que la proposition de faire deux fronts, un visant les étudiant.e.s (« facilement politisable[s] » — et donc « activiste »), et l’autre visant les milieux populaires et personnes racisées (donc « social ») ne rend pas justice à cette complexité. Par exemple, les groupes universitaires de solidarité palestinienne, principalement investis par des personnes racisées, tomberaient où ? Je pense que cette division de deux fronts permettrait la continuation d’une logique où on considère que les camarades d’extrême gauche sont blancs et les personnes racisées ou prolétaires sont celles qu’on aide. Il y a des groupes de personnes racisées avec qui on est proches politiquement et d’autres avec lesquels on l’est moins. Je pense que notre structure doit être suffisamment flexible pour répondre adéquatement à cela. Cela étant dit, je suis d’accord avec beaucoup d’idées proposées dans le texte (par exemple, les centres sociaux, les soupes populaires, etc.). Mon problème est vraiment avec la division binaire et les termes associés.