Plus tôt cette semaine, la Presse nous a gratifiés d’un article élogieux sur une poignée de promoteurs immobiliers au grand cœur qui se proposent de construire 2500 logements pour combattre l’itinérance, supposément à leurs frais, sans faire de profit. Lorsque la journaliste demande à l’un d’entre eux ce qui le motive à faire preuve d’une si grande générosité, Mathieu Duguay, président de Cogir, répond :
« Quand on voit quelqu’un qui se noie dans une piscine et qu’on a une formation de lifeguard, c’est notre devoir de sauter dans la piscine »
C’est une bonne métaphore, mais permets-nous, Mathieu, de l’affiner un tantinet. Pour qu’elle soit accurate, il faudrait raconter ce qui s’est passé avant. Le lifeguard et ses amis ont passé des années à s’accaparer, clôturer et marchandiser tous les points d’eau autour de la piscine; ils ont accroché des poids de 50lbs aux pieds des nageurs et les ont poussés dans l’eau avant de décider de ne venir sauver que 2% d’entre elleux (seulement si iels n’ont pas de problème de dépendance ou de santé mentale).
Ça fait 20 ans qu’une crise du logement mijote dans tout le Québec pendant que les investisseurs font des profits record avec des logements que personne ne peut se permettre, et ils ont le culot de se positionner en bienfaiteurs aujourd’hui ? À Montréal, près de 70% des logements construits entre 2000 et 2023 par ces mêmes rapaces sont des condos et des maisons unifamiliales hors de prix destinés à la propriété d’occupation. Excusez-nous d’avoir de la misère à nous sentir reconnaissantes devant les miettes qu’ils nous lancent aujourd’hui.
Dans le même article, on lit que ces promoteurs seraient capables de construire pour presque moitié moins cher du pied-carré que ce que fait le gouvernement. Cette mise en opposition fictive entre le secteur privé et le secteur public nous fait rire quand on sait combien nos institutions avancent main dans la main avec les investisseurs privés pour déréguler le marché du logement. Exemption de taxes, levée des règlements d’urbanisme (merci PL31) et suspension des obligations d’inclusion de logements abordables dans les nouvelles constructions sont tout autant d’exemples du soutien apporté par les acteurs publics aux compagnies de développement immobilier. Loin de représenter deux forces qui s’opposent et s’équilibrent, cette fausse dichotomie cache en fait une hydre motivée par un unique but : le profit à tout prix. Et alors qu’ils se présentent comme l’alternative efficace pour régler la crise du logement, nos philanthropes en herbe en profitent pour se faire céder des terrains de la ville de Montréal qui iront rejoindre leur collection de propriétés. Le groupe MACH planche pourtant sur la construction de 25,000 logements (VINGT CINQ MILLE) autour de futures stations de la ligne bleue sur ses propres terrains, mais visiblement la générosité s’arrête aux portes de ses propriétés. Trop facile venir au secours du public quand on s’est fait donner les clés et une bonne tape dans le dos ! C’est révoltant de voir les responsables de la crise débarquer en sauveurs dans le champ de ruines de la ville qu’ils ont eux-mêmes dynamitée, et oser nous cracher à la gueule en proposant de construire 2500 logements payés par le gouvernement.
Dans une entrevue à la radio, Vincent Chiara, magnat d’une autre des compagnies immobilières volant à la rescousse de nos pauvres, nous dit : « C’est un projet social. On a à cœur la ville. On a à coeur la paix sociale. » Alors Vincent, samaritain au grand cœur ou investisseur inquiet de la baisse de la valeur de ses condos au centre-ville ? C’est vrai qu’avec la multiplication des sorties médiatiques alarmantes sur la criminalité grandissante et la « cohabitation sociale », ça risque de devenir plus difficile de vendre le lifestyle luxueux au sourire radieux qui orne les pubs géantes sur les nouvelles constructions. On se gardera de présumer de ses intentions, par contre on se permet de remarquer que l’altruisme de Vincent est mis sur pause quand vient le temps de payer ses impôts (3 millions de $ réclamés par Revenu Québec, elle est belle la solidarité, Vincent).
À l’heure où les proprios ont l’indécence de venir pleurer dans les journaux parce qu’ils ne trouvent pas de locataires pour leurs logements hors de prix alors que du monde campe dehors, il est plus clair que jamais que les propriétaires ne nous offrent pas des logements : ils nous les volent. Les promoteurs immobiliers ne font pas partie de la solution, ils sont les bâtisseurs de la crise qu’on vit en ce moment.
La seule solution, la vraie, c’est l’abolition de la propriété privée.
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