RENFORCER LES COMMUNAUTÉS ET RÉPANDRE L’ABONDANCE
Ce texte a pour objectif d’approfondir les réflexions autour du panel Aide mutuelle: Prendre soin de nous, sans et contre l’État de l’édition 2025 du camp de formation anarchiste RAFALES. Certaines interventions des panélistes et du public nous semblaient encore reléguer l’aide mutuelle à « nourrir » la lutte, reléguer le soin au service de « la cause ». Comme si l’aide mutuelle ne pouvait que remplir des fonctions reproductives, qu’elle ne pouvait qu’être dans un rôle de soutien aux autres types d’actions ayant plus de chances de produire des conditions révolutionnaires. On y a aussi perçu un désir de s’excuser devant les critiques qu’on fait porter aux initiatives d’aide mutuelle au lieu de les considérer comme porteuse pour la repenser autrement.
Ces concessions nous ramènent constamment à la dichotomie entre production et reproduction que les courants anarchaféministes ont longtemps critiquée. Mais pourquoi nos actions politiques seraient-elles soit l’une ou l’autre? La division genrée du travail est le résultat du processus de valorisation capitaliste. Dans des communautés révolutionnaires, qui alignent leurs moyens sur leurs fins, il nous faut abolir ces deux sphères pour préfigurer des activités de travail réellement libres des impératifs du profit. Alors, pourquoi est-ce que nos milieux, supposément plus informés sur les enjeux féministes, continuent de voir les tâches qui ont été féminisées comme moins radicales, moins combatives? Pourquoi notre vision de l’aide mutuelle reste autant restrictive?
Ce texte cherche donc à s’arracher à cette dichotomie pour proposer des avenues vers une aide mutuelle combative. On commencera par distinguer l’aide mutuelle d’autres formes d’entraide et de charité en défrichant des débuts de réflexions organisationnelles sur les questions de mutualité et d’abondance. Ensuite, on présentera trois propositions d’actions concrètes pour explorer des formes de combativité. Au regard de ces propositions, on défendra la nécessité de l’aide mutuelle pour créer la révolution. Enfin, on réfléchira aux questions de luxe populaire et de solidarité internationale.

Il est à noter que ce texte est un assemblage de réflexions multiples qui n’arrivent pas toutes à des réponses définitives. En fait, on croit pas que c’est possible. La version que vous tenez entre vos mains est donc évolutive. On vous invite à nous partager vos réflexions pour qu’on puisse dialoguer autour de désaccords et, éventuellement, rééditer ce texte. Comme toutes initatives d’aide mutuelle, ce texte est un processus qu’on construit à plusieurs mains à travers un temps long.
Une note sur le langage : Dans le texte, on utilise souvent le mot communauté même si on admet qu’il s’est perdu dans le limbo des définitions libérales. On conçoit dans ce texte des communautés comme des réalités à faire devenir. On pense qu’en créant des projets collectifs, on crée des liens qui dépassent les membres et qui les intègre dans de nouveaux réseaux. Mais cela ne se fait pas tout seul, ça demande beaucoup de travail de concertation qui est encore difficile à faire dans notre milieu militant. Ça implique aussi de vivre et de délier de multiples conflits qui doivent déconstruire nos tendances évitantes (et même anxieuses). Ce qu’on veut dire, c’est que les communautés n’arrivent pas d’emblée, elles impliquent de l’investissement, du temps, de l’énergie et des désirs!
Ainsi, on veut élaborer une vision de l’aide mutuelle qui pourrait tout à la fois répondre à nos besoins, créer de nouvelles formes d’organisation collective, mais aussi s’attaquer au capitalisme, à l’État et aux structures de domination et d’exploitation. Plus qu’un outil, on veut la comprendre comme une stratégie en elle-même. On postule qu’avec joie et entraide, on peut saboter l’État et le Capital pour se libérer!
L’objectif de l’aide mutuelle est de s’opposer à la propriété privée en agissant concrètement contre les formes oppressives d’organisation sociale qui dictent qui a accès à quoi.
L’aide mutuelle : un processus de collectivisation
L’aide mutuelle prend la forme de projets collectifs où plusieurs personnes mettent en commun des ressources matérielles et du temps pour répondre à leurs besoins et à ceux de la communauté plus large. L’objectif de l’aide mutuelle est de s’opposer à la propriété privée en agissant concrètement contre les formes oppressives d’organisation sociale qui dictent qui a accès à quoi. En même temps, c’est aussi une manière de repenser nos relations. On doit disposer d’espace et de projets qui réinventent du tout au tout comment on peut se soutenir. Dans la société actuelle, la plupart des aspects de nos vies sont profondément médiées par l’État ou le marché, autant pour subvenir à nos besoins de base que pour la satisfaction de nos désirs plus vastes. L’entraide que propose l’anarchisme veut se débarrasser de ces institutions afin que toustes puissent agir directement sur leur réalité et leur existence commune. Ainsi, l’aide mutuelle cherche activement des modèles de prise de décision et d’empowement collective pour empêcher de nouvelles hiérarchies de se créer. Nous faisons le pari que nous n’avons pas besoin ni de l’État, ni d’entreprise privées pour répondre à nos besoins, et encore moins pour décider à notre place comment les remplir. Si les humains travaillent ensemble, mettent volontairement leurs ressources et leur énergies en commun, l’intervention d’une autorité extérieure est inutile. Ce sont celleux qui ont le désir de mettre en commun qui doivent pouvoir décider avant tout.
En partant des principes de la liberté et d’interdépendance, les projets d’aide mutuelle visent donc à construire un pouvoir populaire et réellement démocratique autour du partage de nos ressources.
L’aide mutuelle n’est pas qu’une question de distribution. C’est une réorganisation radicale de nos communautés pour:
- Créer et rendre accessible des biens et des liens
- Utiliser des formes de combativité pour se réapproprier les ressources et l’abondance
- Imaginer et modifier de nouvelles formes de prise de décision collective
Toutefois, l’aide mutuelle est souvent utilisée pour décrire un ensemble d’initiatives diverses qui viennent soutenir les besoins matériels et émotionnels des personnes. On peut penser à des cuisines collectives, à des échanges de services ou de biens, à des campagnes de sociofinancement en ligne, etc. On court par contre le risque de perdre la valeur révolutionnaire de ce concept quand on l’applique à tort ou à travers à tout ce qu’on peut considérer comme une forme d’aide ou de soutien dans une communauté. Cela ne nie en rien l’utilité et l’importance des réseaux d’aide que les gens créent, mais ce ne sont pas tous les réseaux d’aide qui permettent la mutualité et l’interdépendance. Quoique bien difficiles à implanter dans les projets, elles sont essentielles pour l’efficacité politique de l’aide mutuelle. Elles demandent qu’on s’y attarde continuellement dans un processus de réflexion sur le long terme que nous tentons de débroussailler ici. L’aide mutuelle n’est donc pas un ensemble de gestes de redistribution, mais un processus dynamique pour créer l’autonomie autour de communs où il n’y a plus de distinction entre les personnes aidantes et les personnes aidées.
Pour dépasser le modèle de charité trop souvent réintroduit dans les projets d’entraide, on pense qu’il faut d’abord réfléchir aux difficultés de l’organisation horizontale et à la manière de réfléchir la mutualité. Sans prétendre détenir toutes les réponses, voici quelques réflexions sur comment faire advenir cet objectif.
S’organiser en horizontalité
L’aide mutuelle demande une reconfiguration de nos rapports et la mise en place de mode de fonctionnement horizontal qui permettent différentes initiatives de s’épanouir. Une bonne façon d’y arriver est de créer un espace (physique, organisationnel ou affinitaire) réfléchi pour des actions collectives. Il est intéressant d’avoir des réflexions en amont et en aval sur les sujets suivants : Comment sont prises les décisions et distribuées les tâches? Les personnes ont-elles accès à des (in)formations pour accomplir de nouvelles tâches? Selon les tâches, est-ce que les possibilités de proposer de nouvelles idées sont distribuées également? Comment assurer des mécanismes de prise de responsabilité collective? Comment rendre claire pour toustes les différentes étapes pour réaliser un projet? Comment rendre la prise de décisions possibles aux personnes qui viennent chercher du soutien? Comment les intégrer de plus en plus dans le projet, jusqu’à abolir complètement la distinction aidant.e/aidé.e?
Toutes ces questions caractérisent l’importance du processus qui permet de faire de l’aide mutuelle tout autant que celui de production/distribution de ressources. Il s’agit du principe de préfiguration : en luttant, on expérimente continuellement de nouvelles structures pour prendre des décisions et se mettre en action pour servir nos idées de libération. Ces expériences nous forment à l’action politique et nous font réfléchir continuellement aux liens entre théorie et pratique. S’organiser, c’est prendre le risque de faire des erreurs justement parce que ce sont les erreurs qui nous amènent ailleurs. S’organiser, c’est se rendre compte assez rapidement de la diversité des idées qui coexistent dans nos milieux : nos contradictions et nos désaccords. S’organiser, c’est occuper des espaces, laisser circuler les idées, arranger les pratiques et les tâches de manière horizontale, faire dérailler les trajectoires autoritaires.
L’aide mutuelle est un terreau fertile pour cette préfiguration parce qu’elle est souvent un moyen concret d’agir sur nos conditions. Les projets d’entraide anarchiste permettent de rejoindre beaucoup de personnes à partir d’une base commune : faire ensemble (au lieu du faire faire libéral), de manière horizontale (au lieu de la subordination), en s’associant librement. On répond ainsi à nos besoins et nos désirs collectivement dans la liberté et la joie de l’autonomie. Cependant, beaucoup de projets d’aide mutuelle restent en vase clos, alors que le terrain d’activité ne devrait pas se limiter à un entre-soi d’anarchistes. Les initiatives d’aide mutuelle peuvent, et doivent, se doter d’outils concrets d’intégration pour être une stratégie de résistance. Mais ce qui est plus difficile dans cette création organisationnelle, c’est de maintenir les principes de mutualité.

Créer de liens mutuels
Une évidence des échecs du système d’éducation est qu’on ne nous apprend jamais à travailler ensemble, dans la mutualité. De la petite enfance à l’âge adulte, les valeurs qui nous sont inculquées par la l’idéologie capitaliste dominante sont que l’on devrait faire les choses selon une motivation individuelle, soit répondre aux exigences qui nous sont imposés, soit imposés nos exigences à d’autres. On nous apprend à donner, pour être une « bonne personne », mais jamais à recevoir. On nous apprend à prendre ce dont on a besoin sans nécessairement tenir compte des effets que nos actions ont sur les gens et la nature qui nous entoure. On nous apprend à sacrifier et à exploiter (soi-même ou les autres), mais pas à collaborer. On nous apprend à défendre des limites individuelles, mais jamais à réfléchir à des limites collectives, à les construire et à les maintenir. Souvent, dans les projets d’entraide, on rencontre ces mêmes problèmes : certaines personnes se retrouvent souvent à donner plus, à faire plus de travail reproductif. On peine à faire vivre des projets sur le long terme sans se bruler et à s’offrir une variété de formes de soin.
On nous apprend la valeur marchande des choses, mais pas à voir de la valeur dans la gratuité. Nous devons sortir de la logique de la rareté et rendre la valeur à l’abondance. Ce qui est gratuit est plus précieux que ce qu’on peut acheter. Nous voulons également dépasser la valeur accordée à la propriété privée. On ne nous apprend pas à donner de la valeur à ce qui n’appartient à personne, à comprendre le commun comme précieux. L’aide mutuelle veut sortir de la valeur d’échange marchande pour repositionner l’important dans l’absence de propriété, penser hors de l’économie triomphante. La charité un rapport à la bonne conscience individuelle tant dit ce que l’aide mutuelle remets de la valeur dans l’action collective.
Les réalités créées par le capitalisme sont des obstacles majeurs à l’aide mutuelle. Pour détrôner la vision libérale et marchande de l’échange, il faut partir des liens, ce qui forme la communauté. À la suite de Mark Fisher, nous voyons la réalité capitaliste comme un ensemble coercitif qui ne repose pas seulement sur la force, mais sur la colonisation des esprits. Ceux-ci deviennent dominés par une idéologie hégémonique qui ne laisse place à aucun autre modèle possible. On se retrouve alors déposséder de l’option même d’imaginer; on se retrouve à accepter la logique marchande, la domination et la concurrence comme les seuls registres qui permettent la survie et on trouve insignifiante toute tentative de faire autrement. Cette aliénation doit être combattue activement en communauté pour renforcer nos liens réciproques. Mais alors que les divisions sociales dictées par les autres systèmes de domination travaillent activement à limiter les collaborations, c’est tout un exercice de faire autrement.
Pour nous, cela commence par réfléchir à la mutualité des liens. La mutualité ne se constitue pas à partir des individus, elle les traverse. Elle demande de chacun·e un engagement envers la communauté, elle se base sur une responsabilisation collective. Cela veut dire que nos initiatives ne peuvent pas se restreindre à offrir seulement, elles doivent impliquer une création collective. Elles doivent assurer un certain partage des tâches qui sort du modèle transactionnel associé au travail et à la marchandise. Elles doivent aussi se transformer avec des prises de décisions collectives qui ne créent pas de nouveaux rapports de charité ou d’autorité.
Idéalement, dans un projet d’aide mutuelle, des personnes apportent des ressources, du temps ou des connaissances dans un projet. Ces personnes ont ainsi accès à d’autres ressources, à un réseau de soutien ou à de nouvelles connaissances. Chaque personne s’intègre d’une manière ou d’une autre à la structure du projet, les exigences de redevabilité sont fluides selon les besoins, les capacités et les envies. Les rôles et les tâches sont redistribués pour assurer un roulement et une compréhension collective du fonctionnement de celui-ci. Mais cette mise en place est très difficile. On en reste avec plus de questions que de réponses. Comment on se responsabilise de manière non coercitive? Comment on accommode divers niveaux de capacités et de besoins tout en arrivant à répondre aux besoins communs? À notre sens, répondre de manière satisfaisante à ces questions est impossible sans penser l’abondance.
Reprendre et répandre l’abondance
Se réapproprier l’abondance qui nous a été volée pour la repartager à toustes est au fondement de l’aide mutuelle. La misère et l’injustice ont été façonnées historiquement et socialement par des institutions, elles-mêmes façonnées par les classes dirigeantes et possédantes. Ces dernières continuent de s’accaparer les terres, les ressources et les moyens de production pour favoriser l’accumulation du profit et du pouvoir. Les sociétés capitalistes nous ont poussés et nous poussent toujours dans des situations de précarité et de restriction tout en nous vendant l’illusion du libre choix dans ce que nous nommons, à la suite de Debord, la « survie augmentée ». Si depuis quelques décennies, les sociétés occidentales ne vivent plus dans la situation de rareté (la plupart des individus peuvent répondre à leurs besoins élémentaires), la survie est quand même instrumentalisée comme outil de contrôle des populations. L’abondance est partout dans les vitrines, les marchandises débordent, mais leur accès est limité pour contraindre toujours les individus à travailler, à sacrifier leur vie quotidienne, à reproduire le capital. La plupart des biens dont nous avons besoin pour vivre ont été transformés en marchandises. Pour répondre à nos besoins, nous devons acheter ces marchandises, et travailler pour pouvoir les payer.
Dans cette réalité aliénante, il existe une grande part d’exclu.es qui ne peuvent souscrire à ce « contrat social » qui nous est imposé. Entre autres les personnes sans-papiers, les plus marginalisées, les personnes dans des situations de handicap, les chomeureuses, etc. sont plus à risque de ne pas pouvoir remplir les conditions du contrat et ainsi d’en être éjectées. Les idées libérales de la méritocratie essaient ensuite de nous convaincre que cette situation est la faute des individus elleux-mêmes. Les répercussions sociales et psychiques de cette idéologie libérale sont désastreuses: anxiété et dépression généralisées dans la population, exposition du sentiment d’isolement, perte d’estime, criminalisation, aliénation dans tous les aspects du quotidien, injustices sociales qui se creusent, etc.
En imaginant comment faire autrement, l’aide mutuelle offre la possibilité de ramener l’abondance aux communautés. Si notre temps n’est pas accaparé par des bullshit jobs sans utilité, on peut créer beaucoup plus de ce qui nous est utiles et désirables. Si la propriété des terres est commune, on peut assurer l’accessibilité des ressources. On peut dépasser la restriction en réimaginant nos modes d’organisation : on peut vouloir plus avec ce qu’on a déjà. Concrètement et historiquement, les anarchistes mettent en place des communs pour le logement (des squats, des coops), la nourriture (des cantines populaires, des cuisines collectives, des redistributions), l’éducation (des écoles, des formations anarchistes, des ateliers), la santé (des groupes d’auto-support, des medics en manifs), le lien social et l’aide juridique aux personnes marginalisées dans les centres sociaux anarchistes, par exemple. Ces formes d’aide mutuelle construisent, quand elles se rejoignent et se renforcent, une puissance de faire ensemble. Elles créent un milieu qui soutient les camarades, permettent de sortir de la survie temporairement ou à plus long terme, façonnent des agentivités nouvelles basées sur la collectivité.
Avec ces exemples, nous voulons montrer qu’il existe une autre voie que celle de l’État et du marché et que celle-ci ne peut s’emprunter que contre l’État et le marché. Tandis que le communautaire tente de combler les lacunes d’un État défaillant, qu’il tente de soigner les symptômes d’une société malade, nous nous plaçons du côté du combat. Du combat contre la maladie en elle-même, d’un combat à mener à l’encontre des États, à l’encontre du Capital. Contrairement aux organismes communautaires ou plus généralement à l’économie sociale, l’aide mutuelle trace un sentier qui ne fréquente pas les autoroutes des empires. Nous ne voulons pas améliorer des structures injustes, nous voulons les abolir. Ainsi, on peut faire ensemble sans le pouvoir, la hiérarchie et la coercition.
Pour revenir brièvement sur nos enjeux par rapport aux groupes communautaires : loin de nous l’idée d’insulter les camarades qui y trouvent un sens dans leur implication et qui y croient réellement. Nous souhaitons simplement expliquer pourquoi, selon nous, le communautaire n’est pas une réponse suffisante aux attaques sociales du capitalisme. Rappelons que l’État québécois impose des critères sur le financement, demande des redevances, exige des cadres légaux et se permet de faire des changements ou de retirer les financements sans consultation des organismes. Ce financement crée une situation d’instabilité et restreint l’agentivité des organismes tout comme les communautés qu’ils devraient servir. Cette relation entre l’État et les organismes communautaires rigidifie les structures sociétales et les rapports de pouvoir en obligeant certain.es à « donner » et d’autres à « recevoir ». Des projets autonomes ont plus de liberté d’action que les organismes communautaires qui doivent se plier à la légalité. Les projets d’aide mutuelle s’opposent donc aux institutions et aux financements externes provenant de l’État qui menaceraient son indépendance et l’autogestion des ressources en communauté.
Ainsi, l’aide mutuelle se doit d’être combative envers tous les systèmes de domination qui font barrage à son accomplissement large et à la multiplication des communautés d’entraide. Dans un même élan, elle doit créer une nouvelle forme d’abondance de ressources qui répondent aux désirs (et pas juste aux besoins essentiels) des communautés, et non ceux du marché.
L’aide mutuelle n’est pas une simple alternative aux systèmes, elle a le potentiel de s’y attaquer directement. Les propositions suivantes permettent d’orienter les mouvements actuels vers de nouvelles possibilités et de nouvelles manières de faire qui ne se contenteraient pas de seulement de nourrir les luttes, mais de les armer.

Proposition 1 : vol collectif et pillage
Pour survivre, l’aide mutuelle repose trop souvent sur le financement de ses membres plus privilégiés, sur le partage de ressources d’autres projets d’aide mutuelle, sur le dumpster-diving, etc. Avec ce trop peu, elle ne se limite pas à la distribution, mais elle arrive à créer elle-même les ressources au sein de la communauté. Par exemple avec des jardins et fermes collectives, des ateliers de transformation alimentaire, de la construction et rénovation autogérée, etc. Nous ne voulons pas seulement les restants du capitalisme de consommation, nous voulons tout!
Mais pour sortir de la survie, il faut reprendre collectivement des ressources au Capital et à l’État. Les communautés d’aide mutuelle peuvent définir entre leurs membres, de manière critique, leur rapport à la légalité de l’État sur la propriété des ressources. Elles peuvent alors développer ce qu’on pourrait appeler une légitimité de principe ou une éthique du réel. C’est-à-dire qu’en analysant concrètement le monde social qui les entoure, elles peuvent décider de recourir à des actions à l’extérieur du cadre légal imposé par l’État. Elles peuvent alors organiser des vols collectifs ou des pillages afin de redistribuer les ressources. L’avantage de ces tactiques dans un contexte de communautés d’aide mutuelle, c’est qu’elles peuvent aligner leurs principes à la prise de risque pour amortir les conséquences collectivement.
D’abord, le vol collectif – aussi appelé libération de biens – se définit comme une action coordonnée entre plusieurs personnes pour voler une grande quantité de ressources d’un seul coup. Récemment, un exemple de cette tactique a été celui des Robins des ruelles qui ont volé pour plusieurs milliers de dollars une épicerie reconnue pour sa hausse de prix et son traitement violent des personnes qui volent pour se nourrir. Ici, la collectivisation du vol permet un accaparement significatif de ressources. Le vol collectif est à la fois plus impactant que des actes isolés au niveau de la redistribution, mais aussi au niveau de la répercussion contre l’entreprise visée. De plus, l’action collective protège dans une certaine mesure les personnes qui y prennent part. Cette protection vient de la solidarité entre les personnes qui peuvent mieux résister à une intervention policière ou des gardiens de sécurité en faisant un front commun. Le risque ainsi partagé entre individus permet de s’entraider à surmonter les émotions de peur et d’anxiété liées à ces types d’action. Les personnes savent qu’elles peuvent reposer sur un réseau de soutien du milieu, et qu’elles courent moins de risque d’être identifiées dans un grand groupe de personnes. Enfin, organiser ensemble une action de libération de biens permet de mettre en commun des ressources, des informations et des compétences qui facilitent la réussite, par exemple les connaissances techniques sur le désarmement des caméras, les connaissances sur le lieu, les compétences de camouflage et de résistance. Ainsi, toutes les personnes s’entraident à la préparation et à la réalisation, et les méthodes d’organisation sont soupesées selon plusieurs points de vue pour les rendre plus effectives. Les ressources récupérées (libérées) peuvent être offertes à plus de projets (à un centre social, un festival ou une cuisine collective, par exemple) et distribuées à un nombre plus grand de personnes. Le but est d’aller chercher l’abondance là où elle est et de la répandre collectivement là où les besoins sont.
Le pillage consiste à libérer une grande quantité des biens dans une manifestation ou une émeute. La protection collective vient du soutien d’un grand nombre de personnes dans la foule qui permettent de ralentir l’intervention policière et de soutenir les personnes qui initient l’action. Les biens sont alors librement et directement distribués à la foule par la foule elle-même. Il s’agit d’actions plus difficile à réaliser, car elles requièrent des communautés fortes qui ont comme objectif commun de s’attaquer aux compagnies qui les appauvrissent. Cela demande un sentiment de solidarité intense entre des personnes qui ne se connaissent pas (ou ne se reconnaissent pas), mais qui agissent ensemble dans un but commun. Les projets d’aide mutuelle sont des espaces où on peut préparer notre disposition à ces types d’action en engageant des réflexions, comme décrites plus haut, sur une légitimité de principe et en créant de plus en plus de liens entre les différents projets d’aide mutuelle et les personnes qui les soutiennent dans le but de créer ce sentiment de communauté. Le pillage est alors une représentation spectaculaire de notre force collective qui permet de vivre et de faire vivre des moments forts de solidarité.
Ces deux tactiques sont des outils très concrets qui permettent de créer l’abondance, de nous libérer du système capitaliste et de l’attaquer en même temps. Même si elles impliquent plus de risque que l’organisation d’une cuisine collective, on peut apprendre à se protéger et à prendre soin de nous à travers ces types d’action.
Proposition 2 : l’occupation des espaces publics
Souvent, il est très difficile pour des projets d’aide mutuelle de trouver un accès à un espace pour produire, surtout avec le bon équippement, et un espace pour distribuer. Pour que les projets survivent, il faut aussi que ces espaces appartiennent aux communautés pour que les prises de décisions soient autonomes et reflètent les besoins des personnes. Comme l’aide mutuelle résiste activement à l’accaparement des ressources pour le profit du capital, elle résiste à la propriété privée, qui soumet tous les espaces à des relations transactionnelles.
Ainsi, une autre tactique que les projets d’aide mutuelle peuvent investir pour arriver à ses fins est celle de l’occupation des lieux autant privés que publics. Actuellement, les lieux publics ne nous appartiennent pas réellement. L’État impose des règles sur leur utilisation et refuse leur accès aux personnes qui ne conresponde pas au cadre imposé (comme dans les métros et les bibliothèques). Des projets d’aide mutuelle peuvent alors utiliser divers espaces pour distribuer de la nourriture et des ressources dans le but de remettre notre interdépendance sur la place publique. Il faut être visible et dérangeant, montrer que l’on peut faire autrement et mieux que le système. Montrer aussi que nous pouvons
être dans des endroits non marchands sans consommer ou exploiter des personnes travaillant.
Voici des exemples qui pourraient nous inspirer :
- Donnons de la nourriture gratuite dans un métro et flânons en mangeant
- Donnons des denrées alimentaires produites, transformées ou volées par nos soins dans l’entrée d’une épicerie en encourageant les gens à boycotter les supermarchés
- Organisons une séance de danse collective dans une bibliothèque
- Donnons un cours sur la justice transformatrice dans l’entrée du palais de Justice
- Organisons une formation sur les injections sécuritaires dans l’agora d’une université
- Cuisinons des pâtes en plein milieu de la rue avec un feu contrôlé
De cette manière, nos façons de faire deviennent aussi une critique sévère de la répression subie dans ces lieux. En les occupant, on crée de la solidarité avec les personnes qui s’y font brutaliser. Peu à peu, on se réapproprie ce qu’il est possible d’imaginer et de faire dans les lieux publics et privés. Ces occupations courent fortement le risque de subir des tentatives d’éviction et de la brutalité policière. C’est avec un grand nombre et une mise en commun de nos moyens de résistance que nous pourrons peu à peu récupérer ces lieux et le droit à notre ville. Encore une fois, l’aide mutuelle est utile ici pour penser à comment on se soutient dans la combativité. Comment on pense des formes d’occupation où la participation est multiple et où on reste groupé·es pour se protéger? L’objectif est que nos occupations puissent exister sur le long terme en les multipliant et en créant notre pouvoir de résister.
Proposition 3 : le combat contre les institutions
Jusqu’à maintenant, on a beaucoup parlé d’aide mutuelle en termes de ressources et de biens matériels, mais des projets d’aide mutuelle s’organisent aussi autour des soins psychologiques et médicaux pour les communautés. Actuellement, ces soins sont soumis très strictement à des lois qui érigent l’autorité des savoirs de certains professionnels au-dessus de ceux de la communauté, souvent au détriment du bien-être des patient·es. Pensons à toutes les violences médicales et gynécologiques qui sont perpétuées par des professionnel·les avec très peu de conséquences. Le manque de transmission des savoirs et le manque de reconnaissance de l’agentivité des patient·es permettent ces situations de violence de se perpétuer et de défendre l’immuabilité de l’autorité médicale. On observe des situations similaires dans les soins psychiatriques où certaines méthodes violentes prennent des années avant d’être remises en question et gardent des personnes dans des situations traumatisantes sur le long terme malgré les dénonciations multiples.
L’administration des soins médicaux et psychologiques demande une attention critique constante et une remise en question de la domination qui peut être créée dans les relations de soin. En ce moment, les institutions ne préviennent pas la violence et ont même des règles qui facilitent leur reproduction. Ce que l’aide mutuelle défend avant tout, c’est un effort constant de partage de connaissances dans une communauté pour limiter que certaines personnes puissent s’accaparer une expertise et restreindre l’accès aux soins. C’est d’ailleurs souvent ce que les ordres professionnels finissent par faire malgré les intentions initiales de protéger l’exercice de certaines pratiques selon la recherche et la connaissance.
Même si les soins médicaux sont gratuits pour les détenteurs de la RAMQ (dont sont exclu·es bon nombre de travailleureuses temporaires précaires) au soi-disant Québec, les politiques austéritaires des dernières années et la mauvaise gouvernance des États les ont rendus excessivement difficiles d’accès. Avec la montée de la droite conservatrice, de plus en plus de soins sont remis en question avec la désinformation et la perpétuation de la haine contre les communautés marginalisées. Et bien que la prescription soit gratuite pour celleux qui ont la RAMQ, les médicaments coûtent de plus en plus chers et les compagnies pharmaceutiques ont le monopole de leur production pour leur profit. Les soins psychologiques sont de plus en plus chers, et les soins psychiatriques sont souvent inaccessibles ou dangereux, puisqu’ils utilisent encore des formes de coercition, de restriction des droits et d’enfermement.
Ce que l’aide mutuelle propose, c’est l’autonomisation des pratiques de soin loin du cadre étatique ou commerciale. En s’appuyant sur l’expérience d’autonomisation des soins dans les luttes italiennes des années 70, l’aide mutuelle pose le principe qu’il faut un soin direct, que les personnes qui souffrent ou vivent des enjeux soient les premières à pouvoir agir sur leurs soins. L’exemple le plus connu d’aide mutuelle à ce niveau reste certains groupes d’Alcooliques Anonymes (AA). Chaque cellule d’AA repose sur l’autogestion, la formation, le soin entre les membres sans institutions au dessus de la cellule de soin. Les maisons des femmes, les groupes d’autosupport par et pour les personnes trans sont tout autant d’exemples qui nous influencent dans la réflexion d’organisation d’entraide au niveau du soin à une plus large échelle.
L’entraide anarchiste combat l’institutionnalisation étatique et marchande des communautés de soin et prône une redistribution des savoirs, une reprise des moyens de soins techniques et pharmacologiques. Les soins devraient être non seulement accessibles, mais aussi gérés le plus possible par les personnes concernées et directement impactées par les décisions. À tout moment de nos vies, nous pouvons entrer / basculer / dévier dans des formes de dépendance à des soins et donc à des personnes les prodiguant. Alors, en partant du principe que nous souhaitons une interdépendance entre toustes dans les communautés, il est impératif de s’autoformer collectivement, de prendre nos responsabilités pour apprendre, progresser, partager des savoir-faire, des savoir-être pour mieux nous accompagner.
Les soins ne doivent plus être sous l’emprise de la division sachant / patient, voir de plus en plus aujourd’hui de la division sachant / client. Les soins peuvent être libérés de dominations autoritaires. Plus il y a de personnes qui sont formées à l’intervention médicale et psychologique, plus il y aura de personnes pour remettre en question des pratiques et proposer de nouvelles voies.
Les initiatives d’aide mutuelle autour du partage et de la création dans les communautés trans sont un bon exemple de résistance à l’appropriation des savoirs par un corps médical non-concerné par les enjeux. Allant du partage de recettes, d’ingrédients et de savoirs, ces initiatives permettent un contrôle total des personnes sur l’autonomie de leur corps. Elles peuvent tester différentes doses, partager des conseils et s’assurer que l’État n’ait pas un droit de regard sur leur vie. On pense que ce type de pratique devrait se valoir pour plusieurs formes de médicaments et d’enjeux de santé. Les personnes concernées par des douleurs ou des problèmes similaires devraient pouvoir échanger facilement et gagner de l’autonomie sur les « fabrications » de leurs soins de santé. Pour nous, c’est un bien meilleur gage pour faire avancer des pratiques, réduire la coercition et la violence médicale et pharmaceutique, et s’approprier les savoirs et les méthodes de recherche. On ne nie pas ici le besoin de protocole et de procédures, mais plutôt de les rendre libres et accessibles à des expérimentations collectives de soin. On ne pense pas que cela est incompatible avec la sécurité des personnes. Bien au contraire, plus les savoirs sont libres et circulent, plus les personnes peuvent assurer des formes de sécurité multiples. Pour notre santé commune, il est nécessaire de se réapproprier notre autonomie sur nos corps et nos santés. Bien souvent, ce sont les entreprises (spécialement celles qui produisent les médicaments) qui sont les plus dangereuses pour notre santé en polluant les eaux et les terres. Ensemble, avec les ressources, on peut faire beaucoup mieux.
Il existe aussi des actions plus confrontationnelles qui s’attaquent directement aux institutions pour les démanteler ou en reprendre le contrôle collectif. Ce genre d’actions peut se réaliser en créant des coalitions avec des syndicats combatifs de travailleureuses qui soutiennent la reprise de pouvoir collectif sur les milieux de travail et y favoriser l’autogestion. L’objectif serait d’autonomiser les structures des institutions étatiques et/ou marchandes afin de les ouvrir à la collectivité. Par exemple, on peut penser à la reprise des hôpitaux ou des infrastructures des organismes communautaires. Un exemple fictionnel peut se trouver dans le roman Everything for everyone de M. E. O’Brien et Eman Abdelhadi où des personnes qui travaillent dans un hôpital s’organisent pour offrir des soins gratuits à leur communauté et former le plus de personnes possible pour servir l’insurrection populaire.
On pourrait aussi penser à des actions contre les institutions psychiatriques qui enferment les gens. Le groupe SPK en Allemagne est un exemple concret de personnes patientes qui se sont libérées et qui se sont organisées contre l’institution qui leur a fait violence en organisant des actions directes et des groupes de soins en autonomie. On peut commencer à faire des enquêtes sur les conditions des personnes dans les hôpitaux psychiatriques ici et organiser des communautés d’aide mutuelle de personnes ayant vécues de la violence psychiatrique. Un obstacle à ces types d’intervention est le manque de ressources et de connaissances dans nos milieux sur la santé mentale et le normativisme qui régit nos formes d’organisation. Il faut commencer par accepter la folie, la déviance aux normes psychologiques, comme étant des forces de résistance en elle-même. Nous devons toustes résister à l’assignation et à l’acceptabilité face la société bourgeoise et capitaliste qui profite de la stigmatisation de la folie pour asseoir son pouvoir.

INTERLUDE : Construction d’un pouvoir populaire pour des révolutions permanentes autour de l’entraide
L’aide mutuelle n’est pas un compagnon de route de la lutte, elle est une lutte elle-même. En tant qu’anarchistes, on se méfie des transformations sociales par le haut, on mise sur des révolutions qui émergent par les peuples. Plus encore, on mise sur le pouvoir populaire au sein des révolutions qui persistent au-delà des moments politiques forts d’insurrection et d’émeutes. L’aide mutuelle élargit l’espace-temps des luttes en créant des bases matérielles et imaginaires pour les idées. Ainsi, elle n’est pas qu’une tactique de lutte, mais bien une stratégie révolutionnaire qui est rendue possible par des solidarités multiples. C’est aussi parce que l’entraide implique des mises en action concrète qu’on peut ressentir l’écart entre nos possibilités de puissance populaire et tout ce qui les empêche. Ou comme la citation attribuée à Rosa Luxemburg le dit : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes ». La combativité vient des nécessités de cet écart. C’est en créant des alternatives plutôt que des variations des possibilités capitalistes (comme le communautaire, ou l’économie sociale) que l’on ressent la puissance d’une nouvelle socialité.
Une nouvelle socialité basée sur la liberté, l’égalité réelle et l’entraide entre toustes. Il s’agit de la dynamique opposée à celle du fascisme qui tente de vendre une illusion de collectivité autour de la haine et la peur des autres. Mais elle s’oppose aussi aux libéraux qui s’obstinent à défendre des définitions abstraites de liberté et d’égalité de droit. En défendant un moralisme rigide, les libéraux finissent toujours par maintenir le statuquo des sociétés capitalistes aux dépens des mouvements populaires. L’entraide combative doit donc tenter d’abolir le libéralisme comme le fascisme pour développer des possibilités multiples de libération.
Comme le dit Mathieu Rigouste dans un récent balado de Minuit dans le siècle : « la prise du pouvoir par en haut confine à la reproduction d’une classe dominante, d’une bureaucratie, d’un capitalisme d’État. Lorsqu’elles se produisent par le haut, ça donne des sociétés rivales au sein de l’impérialisme mondial, mais ça ne constitue que peu de changements pour celleux qui produisent et reproduisent ce type de société. »1 Ces nouveaux régimes deviennent facilement des sociétés autoritaires avec une surveillance et une répression accrue pour « préserver la révolution » qui crée la nouvelle classe dirigeante. Les opposant·es à ces régimes sont alors forcément construit·es comme réactionnaires, voulant ramener la société à un état antérieur à la révolution. Or, les peuples (vision par le bas de la transformation sociale) luttent et s’opposent à tout régime qui les domine : c’est une révolution qui dépasse le moment d’insurrection.
On souhaite que nos révolutions soient irrécupérables par d’autres formes de domination qui perpétuent la hiérarchie du pouvoir social. Les changements doivent s’opérer par les communautés qui naissent des diverses initiatives d’aide mutuelle et de résistance. En s’alliant tout en reconnaissant l’autonomie politique de toutes sortes d’initiatives, c’est par là qu’on conserve les principes révolutionnaires et qu’on résiste à la mise en place d’une nouvelle bureaucratie. Nos principes d’autonomie et d’interdépendance font partie intégrante de toutes les prises de décision, et les liens entre les initiatives permettent de partager différentes manières de les faire advenir.
Les organisations et collectifs révolutionnaires se focalisent principalement sur la question : « comment faire advenir la révolution ? » sans prendre en considération leur présence au sein et après l’évènement. Dans le manifeste internationalisteRévolutions de notre temps2, on nous invite à penser au delà de la question de la révolution comme moment à atteindre. On cite le manifeste à la page 25 : « Sans carte ni boussole, les révoltes se sont jetées dans les bras du disponible. Les réactionnaires avaient un plan, les libéraux avaient un plan. Et celleux d’entre nous qui avaient déclenché et fait vivre les révoltes sont resté·es à contempler, à commenter, à critiquer – du moins celles et ceux qui étaient encore en vie et en liberté ».
Dès lors, la question fondamentale, qui n’esquive pas pour autant la précédente, est de savoir comment faire basculer et maintenir les révolutions du côté du pouvoir populaire. Dans Alors nous irons trouver la beauté ailleurs3, Corinne Morel Darleux nous amène à concevoir nos luttes revendicatives par des moyens préfiguratifs et performatifs. En s’appuyant sur les écoféministes Maries Mies et Veronika Bernholdt-Thomsen ainsi que l’anthropologue anarchiste David Graeber, elle fait voir qu’« il s’agit de faire sans attendre avec le déjà-là et de ne compter que sur nous-mêmes [nos réseaux d’entraide], de vivre comme si nous étions déjà libres. » Cela nous amène à concevoir l’aide mutuelle comme la passerelle entre le performatif (les actions directes qui agissent pour détruire les conditions matérielles oppressives) et le préfiguratif (les actions directes qui créent de nouvelles réalités libératrices). C’est-à-dire qu’elle peut prendre la forme d’un alliage unique des moyens et des fins.
Les actes performatifs et préfiguratifs permettent de s’entrainer à agir ensemble, à se connaitre, à se faire confiance, à développer des liens et des apprentissages qui perdurent dans la lutte. C’est de l’ordre d’une mémoire musculaire de la lutte ou, comme le disent des révolutionnaires chilien·nes, c’est de « nourrir une mémoire future ».4 Les auteurices du manifeste nous alertent également que ce n’est que par « la prise en main collective de nos besoins élémentaires de sureté, de santé, d’accès aux logements et à l’alimentation que nous puissions prétendre nous défaire de nos dépendances à l’Empire, au-delà des moments de l’insurrection ».5
De par les instabilités sociales, économiques, climatiques et sûrement guerrières à venir au sein même de nos centres impériaux, il en va de nos vies et de nos luttes d’acquérir des moyens de subsistance. On doit aussi former des réseaux d’entraide capables d’agir et de répondre rapidement lors des moments de catastrophe où l’État perd souvent son contrôle. Si on commence déjà le travail de créer des infrastructures, on assure notre autonomie dans le temps long pour éviter de devoir recourir au marché ou à l’état, à l’armée.
Pour parler d’entraide populaire, nous ajoutons aux côtés des principes préfiguratifs et performatif, celui de combatif. En continuant la voie tracée par le black panther party for self defense, les collectifs et les communautés doivent trouver des manières de se confronter au pouvoir et de développer des formes d’autodéfense populaire. Plus des liens se créent entre des individus et des groupes, plus la combativité est possible et souhaitable. Pour que les projets d’aide mutuelle développent une autonomie, ils doivent libérer autant des territoires que du temps. On a besoin d’espaces pour se rejoindre en communauté et expérimenter. Plus ces communautés sont visibles dans l’espace public, plus elles donnent espoir aux personnes de faire autrement et plus elles agissent sur le réel. Mais plus elles sont visibles, plus elles sont surveillées et attaquées. Les projets d’aide mutuelle qui savent se défendre et attaquer ne peuvent alors plus être récupérés ou abattus par l’État et les libéraux. Cela nous amène donc à constater que les moyens d’autodéfense et de subsistance sont indissociables, surtout quand nos ennemis se multiplient (flics, facistes, armées).
Donc, l’aide mutuelle combative, c’est une entraide qui se donne les moyens de subsister matériellement (soins, logement, plaisirs, art et alimentation) mais aussi de résister physiquement contre tous les rapports de domination (assurer la sureté des corps et des cultures multiples). L’aide mutuelle combative façonne des imaginaires radicaux, les applique autant que se peut ici et maintenant tout en se préparant pour les évènements insurrectionnels majeurs. On doit se donner dès aujourd’hui les moyens de protéger nos luttes, et de les faire gagner en nombre et en intensité. L’autonomisation par l’aide mutuelle ne peut donc pas se limiter à la distribution, elle s’active dans la production de nos moyens d’existence sans en faire des alternatives lointaines et reculées. Il en va de l’élargissement et de la puissance de l’aide mutuelle d’activer une interdépendance qui ne tombe pas non plus dans le piège d’une autosuffisance en autarcie. Et c’est cette puissance qui nous aidera à préparer la révolution par la subsistance, la gratuité, la production de nos moyens d’existence, l’autodéfense de nos réseaux.
Luxe populaire et internationalisme
Les propositions énoncées dans ce texte sont bien incomplètes, parfois des fragments de l’imaginaire parfois des expériences concrètes difficiles à réaliser dans notre contexte actuel. Mais, espérons-le, celles-ci pourront faire réfléchir sur de nouvelles perspectives et tactiques dans nos actions. On finira par déffricher d’autres idées essentielles à tenir en compte dans nos projets : le luxe populaire et l’internationnalisme.
Militer dans la joie : le luxe peut être populaire
L’aide mutuelle combative ne cherche pas à délimiter de lignes claires entre les besoins et les désirs, entre les moyens de subsistance et les activités ludiques, sociales, artistiques, de divertissement, etc. L’aide mutuelle combative défend l’idée qu’une communauté de mutualité se construit par des gestes qui forment, réforment, transforment continuellement le monde et les liens qui s’y nouent. On commence souvent des communautés intentionnelles autour d’un commun. Ce commun, c’est souvent la bouffe ou la santé. Cependant, on devrait aussi penser à des désirs communs qui pourraient constituer ce qu’on appelle le luxe populaire.
Alors, on peut aussi penser à danser ensemble, à partager et créer des habitats et des lieux de socialisation aussi ludiques que pratiques. Ce sont aussi des projets importants qui permettent de contrecarrer la dynamique de nos adversaires pacificateurs (le communautaire libéral, par exemple) ou ceux de nos ennemis fascisants, qui, eux, ont bien compris qu’il fallait avoir une dimension sociale et faire communauté autour de valeurs partagées. L’aide mutuelle combative est une contre-proposition à l’ordre bourgeois du libre marché, où nos heures travaillées nous permettent plus ou moins la satisfaction des besoins/désirs, où on travaille et on consomme de manière isolée. À contrario, la proposition d’aide mutuelle est un geste collectif : on prend et répartit les tâches ensemble, on s’octroie ensemble les bienfaits de ces activités. Face à l’individu isolé du néolibéralisme, on oppose des individus sociaux, qui font parti d’un tout qui les dépassent.
Dès lors, l’aide mutuelle est à la fois un geste politique pour récupérer nos moyens de subsistance, pour se donner du pouvoir, pour attaquer les institutions et pour revendiquer la joie ensemble. Comme l’écrit il y a plus de soixante ans Marcuse, « c’est précisément parce que nous pouvons maintenant envisager la satisfaction universelle des besoins que les obstacles les plus forts sont placés sur la voie d’une telle satisfaction. »6 Pour l’accumulation du capital, les individus sont forcés de se soumettre au travail et à un temps libre dicté par les besoins du capitalisme dans ce qu’on appelait plus haut « une survie augmentée ». Mais ce n’est jamais suffisant, même avec tous les nouveaux besoins continuellement améliorées que sont les voitures individuelles, les loisirs marchands et les condos concentrationnaires. Quant à elle, la pratique anarchiste d’entraide ouvre des brèches dans cet ordre et cherche toujours à créer plus avec ce qui nous assemble : autodéfense alimentaire, appropriation de building, de friche, de terrains agricoles, d’espaces de fête et de jeu. À cela, on nous oppose souvent des arguments bêtes du style « l’aide mutuelle retarde la révolution, car, si on est pas dans le besoin, on ne se révolte pas. » Face à ça, on a la conviction que ce n’est pas le besoin qui crée la révolte, mais savoir que le besoin n’est pas nécessaire, qu’il est créé historiquement et socialement par un ordre qui veut se montrer comme innateignable et inchangeable. Ce qui pousse à la révolte, c’est l’injustice, le principe de dignité et bien sûr l’espoir en des réalités multiples et nouvelles, plus justes, que nous apprenons à créer ici et maintenant.
Dépasser les frontières : partager les ressources à l’international
Les tentatives d’aide mutuelle commencent souvent dans le local, mais l’histoire annarchiste est aussi jalonnée de toute sorte d’expérience internationalistes à construire et à reconstruire. Contre les régimes autoritaires fascisants et pour agir sur les enjeux écologiques partout autour du globe, l’entraide peut et doit se fédérer dans les multiples réseaux de soutien des peuples du monde. Il faut assumer la tension entre l’autonomie locale des collectifs d’aide mutuelle et la nécessité d’une coordination internationale. Plusieurs initiatives anarchistes se mettent en place pour offrir des appuis matériels, symboliques et médiatiques. On pense au soutien aux peuples de Syrie du Nord-est, au Soudan, en Palestine en ce moment même. Dans ces exemples, parmi d’autres, on ne mutualise pas seulement des slogans, mais des ressources avec des fonds de solidarité transnationaux, des évènements de soutien qui donnent de la force et de l’argent aux peuples révoltés, on offre du soutien juridique et une pression médiatique coordonnée. Et n’oublions pas que pour faire tomber les régimes autoritaires et pour une révolution internationale, la meilleure stratégie reste de s’attaquer aux noyaux impérialistes dont nous faisons partie. Aussi, la meilleure défense des peuples en lutte, c’est encore de s’attaquer aux régimes d’ici et de créer dans le même moment des contrepouvoirs populaires à même de loger, nourrir, soigner, divertir, créer du social entre les peuples en révolte et toujours, sans états ni marchés.

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L’aide mutuelle est une pratique d’autodéfense et d’attaque à l’encontre des idées et des institutions qui régissent et limitent notre vie quotidienne. Les plus puissantes formes d’aide mutuelle sont combatives au sens où elles permettent de se révolter, de se protéger, de se nourrir et de s’épanouir ensemble. Ces gestes préfigurent, voir réalisent, un monde où celleux qui décident sont celleux qui sont impliqué·es et impacté·es par les décisions. C’est par la multiplication des réseaux et des communautés d’aide mutuelle qu’on franchira un pas décisif dans l’offensive contre le capital et ses institutions. L’entraide est une puissance créative de communs, pas seulement des communs de distribution, mais aussi des communs combatifs : squat, zone à défendre, cantine populaire, club de combat comme de fête. En arrêtant de se soucier de la légalité, on cherche plutôt à amplifier notre puissance collective et à s’accorder tous les plaisirs que la vie peut offrir pour s’épanouir tout en luttant. Lutter dans la joie, l’abondance et le partage, c’est le gage qu’on pourra contagier le monde.
Notes
- Mathieu Rigouste est un sociologue français travaillant sur les systèmes sécuritaires et l’évolution de la police et des armées dans ce qu’il nomme les « contre-révolutions ». Ici, on parle de son intervention dans ce podcast : https://spectremedia.org/podcast/fascisation-securitaire-imperialisme-et-guerre-contre-les-peuples-partie-1/?episode=2505
- Collectif Les peuples veulent. Révolutions de notre temps: Manifeste internationaliste. Paris : Seuil, 2021.
- Morel Darleux, Corinne. Alors nous irons trouver la beauté. Montreuil : Libertalia, 2020.
- Collectif Les peuples veulent. Révolutions de notre temps: Manifeste internationaliste. Paris : Seuil, 202. p. 65.
- Ibid, p. 89.
- Herbert Marcuse, Eros et civilisation (Paris : Éditions de Minuit, 1963), p. 231.